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TEMPUS FUGIT
(un livre trop bien avec des images et des mots dedans)
On le commande ici

Vendredi 29 septembre 2006

            Je m’appelle Paul et j’ai trente-quatre ans. Je suis agent de la SCNF, je nettoie le dedans des trains quand ils s’arrêtent à la gare d’Héricourt, on dit de moi que je suis un homme discret et serviable, vous n’avez qu’à demander à mes collègues et à mes voisins, ils vous diront tous que je suis gentil et toujours prêt à rendre service, par exemple quand il faut faire des heures supplémentaires la nuit ou tailler la haie des gens qui vivent à côté de chez moi, et qui n’ont pas le temps de jardiner parce qu’ils ont une femme et des enfants alors que moi je n’ai personne. J’ai surtout été serviable quand Monsieur Louette a quitté sa femme, ils habitaient juste en face de ma maison, il est parti avec une garce blonde, c’est Madame Louette qui l’a dit, elle a dit aussi plein de choses très grossières que je ne voudrais pas répéter parce que le Père Gossart dit que c’est mal d’insulter les gens et de colporter les ragots, et que je ne voudrais surtout pas faire des choses mal parce que le Père Gossart dit qu’on va en enfer quand on fait le mal, et que l’enfer est un endroit très dur, même pour les gens comme moi qui sont un peu lents pour comprendre les choses, même si le Bon Dieu les aime bien quand même.

 

            Un jour, bien après les disputes et les insultes que je ne veux pas répéter, on m’a dit que Monsieur Louette avait disparu. Il était bien parti avec la garce blonde comme Madame Louette l’avait dit, mais il avait ensuite comme qui dirait quitté la surface de la terre, personne ne savait où il était, pas même la garce blonde qui s’appelait en fait Karine et qui a été très gentille quand elle est venue frapper à ma porte pour savoir si j’avais vu Monsieur Louette parce qu’elle était très inquiète, même si moi je n’ai pas été très gentil avec elle parce qu’elle avait pris le mari de Madame Louette et que voler le mari d’une autre, c’est très mal. Les voisins en ont beaucoup parlé mais Madame Louette disait que c’était bien fait, qu’on ne quittait pas impunément sa femme de trente-deux ans de mariage sans même un enfant comme ça, que c’était le Bon Dieu qui l’avait puni, lui et sa garce blonde, et plein d’autres choses terribles que je veux pas redire ici parce que c’est mal de répéter les méchancetés et que je ne veux pas aller en enfer.

 

            Le Père Gossart m’a dit que je faisais bien de ne pas me préoccuper des médisances que propageaient les voisins à propos de Madame Louette, au sujet de son mari, de sa garce blonde qui s’appelait Karine, de la soudaine disparition de son époux et des policiers venus l’interroger à ce sujet, parce que c’était de la jalousie et que la jalousie c’est le mal, et que j’avais de toute façon un nom prédestiné à cause de l’histoire d’un homme dans la Bible qui s’appelait Saül, mais qui s’est finalement appelé Paul parce qu’il avait traversé une route, et je n’ai pas vraiment compris mais le Père Gossart m’a dit que c’était bien, que j’étais un aveugle clairvoyant sur la voie du Seigneur et ça m’a rendu content, parce que Dieu sait toujours ce qu’on doit faire et qu’on doit toujours l’écouter, surtout quand on est comme moi un peu lent pour comprendre les choses.

 

            La nuit après la visite des policiers, Madame Louette a fait du jardinage et ça m’a réveillé parce que j’ai ce qu’on appelle le sommeil léger et que je me réveille toujours en sursaut dès que j’entends du bruit, même tout petit. Je suis sorti pour voir ce qui se passait et Madame Louette m’a expliqué qu’elle était en train de repiquer ses rosiers, et qu’elle était obligée de le faire la nuit à cause de la lune qui soulève les marées et qui décide de faire pousser les plantes à des dates très précises. Moi je ne connais pas tous ces trucs d’astrologie parce que je suis trop lent pour comprendre certaines choses, mais j’ai quand même proposé à Madame Louette de l’aider à jardiner parce que de toute façon j’étais réveillé et que j’ai toujours du mal à me rendormir après, et que ça me faisait de la peine parce qu’elle était très rouge à cause de l’effort, elle suait même à grosses gouttes quand je lui demandé ce qu’elle faisait aussi tard dans son jardin. Elle m’a dit d’accord, et elle m’a montré comment remettre la terre dans le trou avec la pelle pour que les rosiers poussent droits et beaux grâce à la lune. J’étais très fier d’aider ainsi à ce que des fleurs aussi jolies sortent bientôt de la terre, et ça m’a rappelé une phrase du Père Gossart qui m’a dit un jour que dans la vie, on accomplit quelque chose de vraiment important quand on plante un arbre, qu’on écrit un livre ou qu’on fait un enfant. Moi je ne pourrai jamais écrire un livre parce que les gens comme moi n’écrivent rien d’intéressant à part peut-être des cartes postales à ma maman quand je pars en vacances en Bretagne avec l’association du village, et que je n’aurai jamais d’enfant parce que le Père Gossart m’a expliqué que les femmes ne veulent pas faire d’enfants avec des gens comme moi qui sont beaucoup trop lents pour comprendre les choses, parce que ça ferait des enfants inadaptés et tristes, et que je n’ai pas envie de faire des enfants qui seraient malheureux. Alors du coup, j’étais très content de pouvoir planter un arbre avec Madame Louette, même si en fait c’était des fleurs et pas un arbre, parce que finalement je trouve que les roses sont beaucoup plus jolies que par exemple des thuyas comme dans le jardin de Monsieur Tournissa qui habite à côté de chez moi, car les thuyas sont des arbres qui n’ont jamais de fleurs, ce qui est bien dommage car c’est toujours tout vert ou un peu marron en hiver, et que je trouve ça triste.

 

            Quand j’ai eu fini de remplir le trou avec la terre, Madame Louette m’a dit que c’était très bien, que j’étais un bon garçon et qu’il fallait que je garde tout ça pour moi parce que les voisins sont parfois méchants comme pour son histoire avec Monsieur Louette et sa garce blonde qui s’appelle en fait Karine, et que de beaux rosiers comme les siens, ça allait forcément attirer les jalousies et qu’il fallait garder l'histoire de leur fabrication entre nous, que c’était comme une recette secrète et qu’elle me faisait confiance. Elle a répété plusieurs fois hein Paul, je peux compter sur toi et j’ai juré que oui, parce que le Père Gossart m’a appris que la loyauté est quelque chose de très précieux, et que ceux qui trahissent la confiance qu’on a placé à l’intérieur d’eux-mêmes vont toujours en enfer, là où c’est très difficile de vivre même pour les gens comme moi que Dieu aime pourtant bien.

 

            J’ai aplati la terre avec mes pieds pour que les voisins ne sachent rien et Madame Louette a beaucoup ri, elle a dit tu es vraiment un garçon étonnant et elle m’a invité chez elle pour boire un thé après tous ces efforts de jardinage. Le thé était trop chaud et pas assez sucré mais je n’ai rien dit car je voyais bien que Madame Louette était heureuse et qu’il ne faut jamais gâcher la joie des autres. Quand j’ai eu terminé de boire, elle s’est penchée sur moi par derrière, elle a posé ses mains sur mon torse et moi je n’ai rien dit parce que j’aimais bien sentir ses mains sur moi, surtout quand elle a commencé à les baisser et à caresser mon ventre, et même plus bas encore mais là je ne raconterai plus rien parce que le Père Gossart m’a dit que c’était mal de parler des choses qui se passent en dessous de la ceinture, même si je ne comprends pas bien pourquoi parce que ce qui se passe en dessous est très agréable, et que je ne vois pas pourquoi Dieu qui est Amour trouverait quoi que ce soit à redire sur ce qui s’est passé ensuite, car le Père Gossart dit lui-même que Dieu a beaucoup d’indulgence pour les gens comme moi, qui sont parfois un peu lents pour comprendre les choses.

par Louise Lazzy publié dans : Nouvelles
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Mercredi 10 mai 2006

[edit/avertissement] : afin d’éviter les malentendus de la dernière fois, je tiens à préciser que le texte suivant est une nouvelle, c’est donc une histoire fictive inspirée par la musique « In the house – In a heartbeat » de John Murphy.

 

********

 

            Elle traverse la grande place, son sac en plastique à la main. Elle aime cet endroit, la fontaine monumentale qui crache ses centaines de litres d’eau, les touristes japonais qui prennent des poses solennelles pendant qu’on les photographie, les enfants qui jouent dans les jets qui jaillissent des dalles, les futurs amoureux de Meetic, assis sur le rebord du bassin, qui attendent fébrilement de découvrir leur interlocutrice secrète. Le soleil est encore haut, éblouissant. Elle ferme les yeux, juste un instant. Elle traverse la place comme si elle lui appartenait, la tête haute, la poitrine bombée, comme on lui a appris quand elle était petite. Elle joue un peu à marcher dans l’eau pour faire des marques sur le sol avec ses sandales en cuir, elle se retourne pour regarder et elle trouve ça moche, ces horribles empreintes de canard, c’est à cause de la danse, son corps en a conservé la marque. Le corps se souvient de tout.

 

            Elle traverse le pont, croise un groupe d’adolescents, l’un des garçons l’interpelle, il a à peine l’âge de son petit frère, il lui dit qu’il la trouve charmante, elle se retourne pour le regarder et lui sourit. Il se fige et passe son chemin. Il a compris, c’est du moins ce qu’elle a envie de croire en cet instant. Elle avance toujours, son sac en plastique frotte contre sa jambe droite à chaque pas, c’est un contact désagréable, et elle apprécie de le sentir.

 

       Elle arrive devant chez elle. Elle prend un plaisir infini, pervers songe-t-elle, à chercher la bonne clef dans son trousseau. Elle ouvre la porte et monte les deux étages. Elle écoute le bruit de ses sandales claquer contre les marches de l’escalier en pierre. Elle passe devant les boîtes aux lettres sans ouvrir la sienne. Elle se demande un instant qui le fera à sa place, et puis elle se dit qu’elle s’en fout, peu importe qui relèvera le courrier, de toute façon il n’y a jamais rien d’important. Elle ouvre la porte de l’appartement, cette fois elle ne peut pas hésiter sur la clef parce que c’est la grosse, celle qui dépasse du trousseau, pas moyen de se tromper.

 

            Elle pose son sac en plastique sur la table basse et s’assied sur le canapé, elle soupire, elle a tellement chaud. Elle enlève ses sandales, frotte ses pieds l’un contre l’autre, ils sont sales, elle hésite un instant à les laver, et puis non, ce serait ridicule, et elle s’en veut d’y avoir pensé. Elle ferme les yeux, juste un instant. Elle ouvre le sac et en sort ses achats de l’après-midi. Elle décide qu’elle commencera par prendre un bain avec cette nouvelle huile relaxante aux extraits de lavande, dans son joli flacon transparent.

 

            Elle étale toutes les choses dont elle aura besoin et fait couler l’eau chaude. Il y a toujours cette marque noire au fond de la baignoire, elle ne sait pas d’où elle vient, elle a tenté par tous les moyens de la faire disparaître mais impossible, malgré les coups d’éponge et les produits décapants qu’on voit dans les publicités, avec ces jolies dames souriantes et bien coiffées qui astiquent leur robinetterie avec extase. C’est très agaçant cette putain de trace noire, ça lui gâche son instant, elle essaie de l’oublier mais non, même avec l’eau mousseuse qui déborde presque et qui recouvre tout, elle y pense et elle sait que c’est là, ça raye le fond de la baignoire, c’est incrusté comme un tatouage honteux, il faudra qu’elle fasse avec.

 

            Elle se déshabille. Elle regarde encore une fois son corps nu dans le miroir. Elle passe ses mains sur ses cuisses, son ventre, ses seins. Elle se regarde. Elle essaie de ne penser à rien et s’enfonce dans l’eau. La chaleur l’étourdit, elle avait besoin de ça, elle éprouve son corps dans l’apesanteur de l’eau, elle regarde ses orteils posés contre le robinet, son vernis à ongles est écaillé, tant pis, elle ferme les yeux, juste un instant.

 

            Quand elle les rouvre, elle sait que c’est l’heure. Elle se redresse dans la baignoire, la mousse se colle à sa poitrine, elle regarde le rebord. C’est le moment. Elle prend la petite boite en carton, l’ouvre, et se saisit délicatement d’une des petites lames enveloppées dans le papier translucide. Elle sait comment elle doit s’y prendre, elle l’a vu à la télé, il faut couper en diagonale, surtout pas droit. Elle commence par le poignet droit parce qu’elle est droitière, ce sera plus facile ensuite de faire le poignet gauche avec sa bonne main. Ça ne lui fait presque pas mal, c’est étrange, elle s’attendait à autre chose, la lame glisse avec une telle douceur sur sa peau, elle creuse un sillon profond qui se remplit de sang et déborde aussitôt.


          Elle a serré la lame trop fort, son pouce gauche s’est ouvert sous la pression, ça fait un trou béant au bout, là où son ongle est rongé, elle a un haut-le-cœur, ça non plus elle ne s’y attendait pas mais elle ne savait pas non plus que ça coulait autant, l’eau du bain est déjà écarlate et ça lui fait peur, elle a toujours détesté la vue du sang, elle se reprend, il ne faut surtout pas qu’elle pas s’évanouisse maintenant. Vite, il faut faire vite, le poignet gauche à présent, elle appuie un peu moins fort cette fois-ci et ce n’est pas assez, elle doit s’y reprendre à deux fois, la cicatrice sera laide et ça la contrarie, et elle se déteste de se sentir contrariée pour ça.

 

            Elle replonge ses bras dans l’eau et appuie sa tête contre le rebord de la baignoire. Elle n’a pas mal. Elle écoute les crépitements de la mousse qui s’évapore doucement. Elle ferme les yeux, juste un instant.


par Louise Lazzy publié dans : Nouvelles
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Vendredi 28 avril 2006

Aujourd’hui, Jeanne est morte depuis un mois. Enfin je ne sais pas si ça fait vraiment un mois parce que Jeanne est morte le 4 février et que nous sommes le 4 mars, et février n’est pas un vrai mois, c’est un mois tronqué, un faux mois, elle le disait toujours, Je hais ce putain de mois de février. Je crois qu’elle aurait préféré mourir un autre mois, un mois normal, un mois sans hiver surtout, parce qu’elle avait toujours tellement froid, elle poussait des petits cris en se mettant sous les draps, Viens vite me réchauffer, elle riait, c’est gelé là-dessous, et moi je jouais à plaquer la couette toute froide sur son corps blanc déjà glacé, J'ai un corps de morte, elle disait.

 

L’enterrement a eu lieu dans son village natal. Elle détestait cet endroit qu’elle associait à son enfance, Une enfance de merde, elle répétait rageusement, rien qu’à regarder les arbres décharnés l’hiver j’avais envie de me pendre, un miracle que je sois encore en vie après toute cette merde. Mais je n’ai rien dit à ses parents, et je n’ai rien dit non plus pour la messe, Jeanne disait qu’elle était athée mais je l’ai toujours soupçonnée de croire en Dieu. Au moment où ils ont lu le texte sur la vie après la mort, je me suis rappelé nos conversations et nos fous rires à ce sujet, on se disait qu’il fallait vraiment être débile pour croire à toutes ces conneries, et j’ai eu envie que Jeanne soit là pour qu’on en rigole ensemble comme avant, et bizarrement ça m’a réconforté.

 

Je n’ai rien dit non plus quand sa mère m’a serré dans ses bras en pleurant, même si ça m’a dégoûté, je ne sais pas pourquoi, pourtant j’aime bien sa mère. Il y avait plein d’inconnus à l’enterrement, des gens du village que je ne connaissais pas et qui me regardaient avec un mélange d’incompréhension et de curiosité malsaine. Je ne suis pas resté après. Sa mère avait préparé de la soupe, de la charcuterie et le cake aux olives que Jeanne aimait bien. J’ai repris un train pour Paris, c’est son frère qui m’a emmené à la gare, on ne s’est rien dit pendant le trajet, il n’y avait rien à dire.

 

Jeanne et moi habitions ensemble depuis cinq ans. Pendant des jours, j’ai retrouvé ses affaires dans tous les coins de l’appartement. Une barrette à cheveux noire et rouge sur la console de l’entrée. Une bague avec des brillants verts sur le micro-ondes. Une culotte à motifs chinois tombée derrière le radiateur de la salle de bain. Un vieux mouchoir en papier posé sur sa table de nuit. Elle en était à la page 115 du livre posé à côté. Elle riait beaucoup en le lisant le soir, elle disait, Il faut absolument que tu lises ce livre, il est génial. Je ne le lirai jamais.

 

Je suis allé travailler dès le lendemain. Les gens ne savaient pas. C’était mon secret, et je travaillais, et je mangeais, et je dormais avec Jeanne dans ma tête. Le soir je regardais la télé, et au début je mettais exprès les émissions qu’elle aimait bien, mais ce n’était plus drôle sans elle, sans ses rires et ses commentaires, alors j’ai recommencé à regarder mes films, comme avant, quand je ne savais pas encore qu’elle existait.

 

Sa mère m’a téléphoné la semaine dernière. Elle voulait savoir s’il y avait des choses dans l’appartement, des choses de Jeanne qu’elle pourrait avoir. Je ne savais pas. Je n’étais pas rentré dans la pièce qui lui servait de bureau depuis l’accident. Sa mère m’a dit, Regarde s’il te plaît, fais le tri et dis-moi ce que je peux garder. Dans le bureau de Jeanne, il y a un canapé bleu avec des couvertures et des oreillers rangés dedans. Une cheminée avec au-dessus, accrochées, les photos qu’elle aimait bien. Nos vacances à Madagascar l’année dernière, nos potes en soirée, les amis qu’elle avait rencontrés à Chicago où elle passait une semaine tous les trois mois pour son travail, les photos que j’avais prises d’elle et où elle se trouvait jolie. Son ordinateur posé sur son bureau près de la fenêtre, bien rangé avec des livres et des notes soigneusement empilés dessus. Et dessous, il y a son tiroir secret.

 

Jeanne et moi nous étions beaucoup disputés à propos des secrets. Un jour, en rentrant de Chicago, elle avait trouvé des images pornos que j’avais téléchargées et elle m’avait laissé un mot disant son amertume, sa déception et sa colère. Est-ce qu’elle ne me suffisait pas ? Voulais-je donc qu’elle se transforme en pute, comme les filles de mes images, avec des faux seins monstrueux, des sous-vêtements en latex kitschissimes et des poses grotesques ? Elle était profondément blessée, et moi j’étais humilié. Nous nous sommes disputés très violemment ce soir-là. C’était dur de la voir comme ça, bouleversée dans ses convictions, agressée dans son image de princesse, brutalement ramenée à la réalité par des photos de blondes à gros nichons. Elle m’en a voulu pendant des semaines. Elle ne voulait plus que je la voie toute nue, elle disait qu’elle se sentait pire qu’une merde, avec ses petits seins et ses grosses fesses, Vas te faire foutre avec tes photos de cul, vas te branler et laisse-moi dormir. Je ne savais pas comment lui expliquer que je n’aimais qu’elle, ses grains de beauté noirs sur sa peau blanche, ses pieds minuscules, les poils tout fins de sa chatte qui faisaient une petite crête de punk, c’était son corps à elle, le seul que je désirais posséder. On a mis des semaines avant de se réconcilier, mais je crois qu’au fond elle ne m’a jamais vraiment pardonné, et j’ai toujours craint qu’elle continue à me mépriser en silence.

 

Son tiroir secret était fermé à clef. J’ai fait sauter la serrure avec un tournevis. A l’intérieur il y avait de vieilles lettres, un jeu de cartes, un collier de perles en plastique rouge, un tarot de Marseille découpé dans Cosmopolitain, un cahier à couverture brochée dans lequel elle n’avait jamais rien écrit, et son vieux journal d’amoureux, celui dans lequel elle avait noté tous les garçons avec qui elle était sortie, et plus tard ceux avec qui elle avait couché. Ça s’arrêtait au numéro vingt-six, Grégory, 14 juillet 1999, embrasse bien ne sait malheureusement pas où se trouve le clitoris. Elle avait manifestement arrêté de tenir ce journal depuis des années, parce que nous nous étions rencontrés en décembre 2001 et qu’il n’y avait rien d’écrit depuis le malheureux Grégory. Mon nom n’apparaissait nulle part. J’étais déçu et soulagé. J’aurais aimé la lire parlant de moi, mais pas dans ce carnet-là, pas avec tous les autres.

 

Et puis il y avait une petite boîte en carton jaune et bleu. A l’intérieur, j’ai trouvé un stylo bille, un petit porte-clef en forme de cœur, des tickets de restaurant, de cinéma, de musée, tous imprimés à Chicago, un mot rédigé sur un papier à lettres d’hôtel, quatre lignes en anglais disant : « Tu dors. Tu es belle. Je te laisse dormir. Je t’aime », et des lettres, des dizaines de lettres, cinquante-quatre en tout, dans des enveloppes bleues Air Mail, avec le nom de Jeanne écrit dessus en noir, et l’adresse de notre appartement à Paris.

 

J’ai ouvert une bouteille de vin, et j’ai commencé à lire. Il n’y avait aucune photo, mais je l’ai imaginé grand et blond, la peau bronzée, le corps souple et musclé. Quand on s’appelle Steven, je vois mal à quoi on pourrait ressembler sinon à un cliché de surfeur tout droit sorti d’un feuilleton américain, même s’il n’y a pas l’océan à Chicago. J’ai ouvert une deuxième bouteille et je l’ai lu lui dire qu’elle lui manquait, qu’il pensait à elle, aux moments qu’ils avaient partagés ensemble. Il écrivait bien. Et puis j’ai eu brutalement mal à la tête et au ventre, je n’ai pas eu le temps d’aller aux toilettes, j’ai vomi par terre, près de la cheminée, et avec tout le vin que j’avais bu ça a fait une flaque rouge sang sur le parquet. Je suis resté un moment recroquevillé par terre, le contact avec le sol me faisait du bien, et quand je me suis redressé il faisait jour. J’ai nettoyé le parquet, j’ai rangé les lettres dans la boîte, j’ai téléphoné au bureau pour dire que j’étais malade et je suis allé me coucher.

 

Aujourd’hui j’ai trouvé une enveloppe bleue dans notre boîte aux lettres, elle vient de Chicago et elle t’est adressée, je ne sais pas quoi en faire. Je pourrais la ranger avec les autres dans ta boîte en carton et l’oublier dans ton tiroir secret. Je pourrais prendre la boîte, la brûler, et disperser les cendres sur ta tombe. Je pourrais lui renvoyer, avec un mot lui expliquant que tu es morte. Je pourrais prendre un billet pour Chicago, sonner à sa porte, et lui dire que je ne savais pas, que tu m’as trahi pendant toutes ces années et que je ne savais rien, je pourrais lui remettre cette boîte et lui dire qu’elle lui appartient, elle et tous ces instants volés qu’il décrit si bien, et qui n’ont été volés qu’à moi.

 

Mais je ne ferai rien de tout ça. Demain je scellerai la boîte avec le scotch brun qui reste de notre déménagement, je mettrai mon manteau, j’irai sur le pont que tu aimais bien, celui où on s’amusait à faire coucou aux touristes japonais qui passaient en péniche, et je jetterai la boîte dans la Seine. Et je serai le seul à te pleurer.  

par Louise Lazzy publié dans : Nouvelles
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Dimanche 26 février 2006

D'après une idée débile du génial Ataraxie (thanks boss).


Chapitre 17 : Où la passion n’empêche pas les malentendus tragiques.

 

             « Et dire que j’avais tant rêvé de cette soirée », songea Samantha avec accablement en regardant à la dérobée l’homme qui était assis en face d’elle. Car Jean-Brad n’était pas seulement le chirurgien quinquagénaire beau et brillant que toute la ville de Santa Kulott adulait, il était aussi et surtout son premier amour, le seul, l’unique, celui qui avait fait chavirer son cœur à quinze ans et l’avait brisé deux ans plus tard, lorsqu’il avait finalement épousé Marie-Patricia qu’il avait rencontrée au concours de Miss Gros Nichons 87.

 

Mais aujourd’hui, de retour à Santa Kulott près de vingt ans plus tard, la gamine maigre et gauche d’autrefois avait laissé place à une magnifique jeune femme, et Samantha sentait le désir étinceler dans les yeux de Jean-Brad comme une étoile filante qui brille dans le ciel nocturne de la nuit. Et pourtant, alors qu’elle retrouvait enfin son magnifique amour de jeunesse, Samantha était au comble de la désespérance. Elle croisait et décroisait ses jambes depuis le début de la soirée, et le mauvais skaï du fauteuil qui lui collait aux fesses n’était pas le seul responsable de son agitation.

- Très chère Samantha, s’enquit Jean-Brad de sa voix grave et sensuelle, est-ce que tout va bien ?

- O-oui, s’empressa de répondre Samantha en rougissant, je passe une soirée délicieuse, c’est tout simplement merveilleux.

Comment avouer à l’amour de sa vie que la véritable raison de son malaise était la fondue vietnamienne qu’ils avaient commandée au restaurant asiatique quelques heures plus tôt ? Comment lui expliquer que les épices du plat qu’ils avaient amoureusement partagé torturaient désormais ses entrailles au point de la faire presque défaillir de douleur ? Comment lui confesser enfin que cette soirée féerique lui avait filé une chiasse de la mort ?

- Je sens que quelque chose vous tourmente, insista gentiment Jean-Brad en se penchant vers elle.

- Vraiment ? Vous sentez ? s’empourpra aussitôt Samantha qui eût préféré mourir en cet instant.   

- Oui, acquiesça Jean-Brad en se rapprochant dangereusement, je vois bien que quelque terrible secret vous assaille. Je vous en supplie ma tendre amie, racontez-moi et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous soulager.

- C’est juste que… Je…, balbutia maladroitement Samantha.

Que faire, mon Dieu, que faire ? songeait-elle alors que son cœur battait à tout rompre dans son 95D. Jean-Brad ne devra jamais savoir que j’ai des intestins, se jura-t-elle solennellement, et de deux maux il faut savoir choisir le moindre.

- Je suis atrocement gênée mon cher Jean-Brad, reprit-elle alors d’une voix plus assurée, mais je dois vous avouer que j’ai mes règles, je suis donc légèrement indisposée ce soi…

- N’en dites pas plus mon amour, la coupa doucement Jean-Brad en posant un doigt viril sur sa bouche siliconée, ne voyez-vous pas que la passion m’embrase telle la lave d’un volcan en fusion ?

Il se penchant vers Samantha qui retint son souffle, tendue comme un string en acrylique par le désir ardent qui l’envahissait.

- Et dans ces conditions, reprit Jean-Brad avec des étoiles dans les yeux, dans ces conditions ma très chère Samantha, aimeriez-vous que je vous encule ?

 

La suite dans le chapitre 18 : Où une vérité vaut mieux que deux mensonges.

par Louise Lazzy publié dans : Nouvelles
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