Les choses

Publié le par Louise Lazzy

            Je m’appelle Paul et j’ai trente-quatre ans. Je suis agent de la SCNF, je nettoie le dedans des trains quand ils s’arrêtent à la gare d’Héricourt, on dit de moi que je suis un homme discret et serviable, vous n’avez qu’à demander à mes collègues et à mes voisins, ils vous diront tous que je suis gentil et toujours prêt à rendre service, par exemple quand il faut faire des heures supplémentaires la nuit ou tailler la haie des gens qui vivent à côté de chez moi, et qui n’ont pas le temps de jardiner parce qu’ils ont une femme et des enfants alors que moi je n’ai personne. J’ai surtout été serviable quand Monsieur Louette a quitté sa femme, ils habitaient juste en face de ma maison, il est parti avec une garce blonde, c’est Madame Louette qui l’a dit, elle a dit aussi plein de choses très grossières que je ne voudrais pas répéter parce que le Père Gossart dit que c’est mal d’insulter les gens et de colporter les ragots, et que je ne voudrais surtout pas faire des choses mal parce que le Père Gossart dit qu’on va en enfer quand on fait le mal, et que l’enfer est un endroit très dur, même pour les gens comme moi qui sont un peu lents pour comprendre les choses, même si le Bon Dieu les aime bien quand même.

 

            Un jour, bien après les disputes et les insultes que je ne veux pas répéter, on m’a dit que Monsieur Louette avait disparu. Il était bien parti avec la garce blonde comme Madame Louette l’avait dit, mais il avait ensuite comme qui dirait quitté la surface de la terre, personne ne savait où il était, pas même la garce blonde qui s’appelait en fait Karine et qui a été très gentille quand elle est venue frapper à ma porte pour savoir si j’avais vu Monsieur Louette parce qu’elle était très inquiète, même si moi je n’ai pas été très gentil avec elle parce qu’elle avait pris le mari de Madame Louette et que voler le mari d’une autre, c’est très mal. Les voisins en ont beaucoup parlé mais Madame Louette disait que c’était bien fait, qu’on ne quittait pas impunément sa femme de trente-deux ans de mariage sans même un enfant comme ça, que c’était le Bon Dieu qui l’avait puni, lui et sa garce blonde, et plein d’autres choses terribles que je veux pas redire ici parce que c’est mal de répéter les méchancetés et que je ne veux pas aller en enfer.

 

            Le Père Gossart m’a dit que je faisais bien de ne pas me préoccuper des médisances que propageaient les voisins à propos de Madame Louette, au sujet de son mari, de sa garce blonde qui s’appelait Karine, de la soudaine disparition de son époux et des policiers venus l’interroger à ce sujet, parce que c’était de la jalousie et que la jalousie c’est le mal, et que j’avais de toute façon un nom prédestiné à cause de l’histoire d’un homme dans la Bible qui s’appelait Saül, mais qui s’est finalement appelé Paul parce qu’il avait traversé une route, et je n’ai pas vraiment compris mais le Père Gossart m’a dit que c’était bien, que j’étais un aveugle clairvoyant sur la voie du Seigneur et ça m’a rendu content, parce que Dieu sait toujours ce qu’on doit faire et qu’on doit toujours l’écouter, surtout quand on est comme moi un peu lent pour comprendre les choses.

 

            La nuit après la visite des policiers, Madame Louette a fait du jardinage et ça m’a réveillé parce que j’ai ce qu’on appelle le sommeil léger et que je me réveille toujours en sursaut dès que j’entends du bruit, même tout petit. Je suis sorti pour voir ce qui se passait et Madame Louette m’a expliqué qu’elle était en train de repiquer ses rosiers, et qu’elle était obligée de le faire la nuit à cause de la lune qui soulève les marées et qui décide de faire pousser les plantes à des dates très précises. Moi je ne connais pas tous ces trucs d’astrologie parce que je suis trop lent pour comprendre certaines choses, mais j’ai quand même proposé à Madame Louette de l’aider à jardiner parce que de toute façon j’étais réveillé et que j’ai toujours du mal à me rendormir après, et que ça me faisait de la peine parce qu’elle était très rouge à cause de l’effort, elle suait même à grosses gouttes quand je lui demandé ce qu’elle faisait aussi tard dans son jardin. Elle m’a dit d’accord, et elle m’a montré comment remettre la terre dans le trou avec la pelle pour que les rosiers poussent droits et beaux grâce à la lune. J’étais très fier d’aider ainsi à ce que des fleurs aussi jolies sortent bientôt de la terre, et ça m’a rappelé une phrase du Père Gossart qui m’a dit un jour que dans la vie, on accomplit quelque chose de vraiment important quand on plante un arbre, qu’on écrit un livre ou qu’on fait un enfant. Moi je ne pourrai jamais écrire un livre parce que les gens comme moi n’écrivent rien d’intéressant à part peut-être des cartes postales à ma maman quand je pars en vacances en Bretagne avec l’association du village, et que je n’aurai jamais d’enfant parce que le Père Gossart m’a expliqué que les femmes ne veulent pas faire d’enfants avec des gens comme moi qui sont beaucoup trop lents pour comprendre les choses, parce que ça ferait des enfants inadaptés et tristes, et que je n’ai pas envie de faire des enfants qui seraient malheureux. Alors du coup, j’étais très content de pouvoir planter un arbre avec Madame Louette, même si en fait c’était des fleurs et pas un arbre, parce que finalement je trouve que les roses sont beaucoup plus jolies que par exemple des thuyas comme dans le jardin de Monsieur Tournissa qui habite à côté de chez moi, car les thuyas sont des arbres qui n’ont jamais de fleurs, ce qui est bien dommage car c’est toujours tout vert ou un peu marron en hiver, et que je trouve ça triste.

 

            Quand j’ai eu fini de remplir le trou avec la terre, Madame Louette m’a dit que c’était très bien, que j’étais un bon garçon et qu’il fallait que je garde tout ça pour moi parce que les voisins sont parfois méchants comme pour son histoire avec Monsieur Louette et sa garce blonde qui s’appelle en fait Karine, et que de beaux rosiers comme les siens, ça allait forcément attirer les jalousies et qu’il fallait garder l'histoire de leur fabrication entre nous, que c’était comme une recette secrète et qu’elle me faisait confiance. Elle a répété plusieurs fois hein Paul, je peux compter sur toi et j’ai juré que oui, parce que le Père Gossart m’a appris que la loyauté est quelque chose de très précieux, et que ceux qui trahissent la confiance qu’on a placé à l’intérieur d’eux-mêmes vont toujours en enfer, là où c’est très difficile de vivre même pour les gens comme moi que Dieu aime pourtant bien.

 

            J’ai aplati la terre avec mes pieds pour que les voisins ne sachent rien et Madame Louette a beaucoup ri, elle a dit tu es vraiment un garçon étonnant et elle m’a invité chez elle pour boire un thé après tous ces efforts de jardinage. Le thé était trop chaud et pas assez sucré mais je n’ai rien dit car je voyais bien que Madame Louette était heureuse et qu’il ne faut jamais gâcher la joie des autres. Quand j’ai eu terminé de boire, elle s’est penchée sur moi par derrière, elle a posé ses mains sur mon torse et moi je n’ai rien dit parce que j’aimais bien sentir ses mains sur moi, surtout quand elle a commencé à les baisser et à caresser mon ventre, et même plus bas encore mais là je ne raconterai plus rien parce que le Père Gossart m’a dit que c’était mal de parler des choses qui se passent en dessous de la ceinture, même si je ne comprends pas bien pourquoi parce que ce qui se passe en dessous est très agréable, et que je ne vois pas pourquoi Dieu qui est Amour trouverait quoi que ce soit à redire sur ce qui s’est passé ensuite, car le Père Gossart dit lui-même que Dieu a beaucoup d’indulgence pour les gens comme moi, qui sont parfois un peu lents pour comprendre les choses.

Publié dans Nouvelles

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Marcel 12/12/2007 17:53

  C'est joli... 5 minutes de plaisir.

brigittemacreuse 09/10/2007 14:28

Quand c'est bien fait, c'est jamais perdu !Je repasserai

bast' 06/10/2007 03:05

Mais euh...le jour où t'as écrit c'texe tu t'étais pris une prune parc'que t'avais pas payé ton ticket pour en vouloir autant à ces si bons et docils agents ?

Marie 26/10/2006 22:02

Alors moi, j'aimerais bien commenter ici, parce que c'est chouette et toussa, mais il y a une espèce de gourdasse homonyme qui m'a précédé et j'ai peur qu'on me prenne pour elle. Mais je suis pas elle, hein. Je peux alors ?

Louise Lazzy 27/10/2006 14:08

Oui, vas-y sans crainte: je ne pense pas que la première Marie revienne un jour ici.

Milky 14/10/2006 21:15

Mmh j'adore !