Instant

Publié le par Louise Lazzy

[edit/avertissement] : afin d’éviter les malentendus de la dernière fois, je tiens à préciser que le texte suivant est une nouvelle, c’est donc une histoire fictive inspirée par la musique « In the house – In a heartbeat » de John Murphy.

 

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            Elle traverse la grande place, son sac en plastique à la main. Elle aime cet endroit, la fontaine monumentale qui crache ses centaines de litres d’eau, les touristes japonais qui prennent des poses solennelles pendant qu’on les photographie, les enfants qui jouent dans les jets qui jaillissent des dalles, les futurs amoureux de Meetic, assis sur le rebord du bassin, qui attendent fébrilement de découvrir leur interlocutrice secrète. Le soleil est encore haut, éblouissant. Elle ferme les yeux, juste un instant. Elle traverse la place comme si elle lui appartenait, la tête haute, la poitrine bombée, comme on lui a appris quand elle était petite. Elle joue un peu à marcher dans l’eau pour faire des marques sur le sol avec ses sandales en cuir, elle se retourne pour regarder et elle trouve ça moche, ces horribles empreintes de canard, c’est à cause de la danse, son corps en a conservé la marque. Le corps se souvient de tout.

 

            Elle traverse le pont, croise un groupe d’adolescents, l’un des garçons l’interpelle, il a à peine l’âge de son petit frère, il lui dit qu’il la trouve charmante, elle se retourne pour le regarder et lui sourit. Il se fige et passe son chemin. Il a compris, c’est du moins ce qu’elle a envie de croire en cet instant. Elle avance toujours, son sac en plastique frotte contre sa jambe droite à chaque pas, c’est un contact désagréable, et elle apprécie de le sentir.

 

       Elle arrive devant chez elle. Elle prend un plaisir infini, pervers songe-t-elle, à chercher la bonne clef dans son trousseau. Elle ouvre la porte et monte les deux étages. Elle écoute le bruit de ses sandales claquer contre les marches de l’escalier en pierre. Elle passe devant les boîtes aux lettres sans ouvrir la sienne. Elle se demande un instant qui le fera à sa place, et puis elle se dit qu’elle s’en fout, peu importe qui relèvera le courrier, de toute façon il n’y a jamais rien d’important. Elle ouvre la porte de l’appartement, cette fois elle ne peut pas hésiter sur la clef parce que c’est la grosse, celle qui dépasse du trousseau, pas moyen de se tromper.

 

            Elle pose son sac en plastique sur la table basse et s’assied sur le canapé, elle soupire, elle a tellement chaud. Elle enlève ses sandales, frotte ses pieds l’un contre l’autre, ils sont sales, elle hésite un instant à les laver, et puis non, ce serait ridicule, et elle s’en veut d’y avoir pensé. Elle ferme les yeux, juste un instant. Elle ouvre le sac et en sort ses achats de l’après-midi. Elle décide qu’elle commencera par prendre un bain avec cette nouvelle huile relaxante aux extraits de lavande, dans son joli flacon transparent.

 

            Elle étale toutes les choses dont elle aura besoin et fait couler l’eau chaude. Il y a toujours cette marque noire au fond de la baignoire, elle ne sait pas d’où elle vient, elle a tenté par tous les moyens de la faire disparaître mais impossible, malgré les coups d’éponge et les produits décapants qu’on voit dans les publicités, avec ces jolies dames souriantes et bien coiffées qui astiquent leur robinetterie avec extase. C’est très agaçant cette putain de trace noire, ça lui gâche son instant, elle essaie de l’oublier mais non, même avec l’eau mousseuse qui déborde presque et qui recouvre tout, elle y pense et elle sait que c’est là, ça raye le fond de la baignoire, c’est incrusté comme un tatouage honteux, il faudra qu’elle fasse avec.

 

            Elle se déshabille. Elle regarde encore une fois son corps nu dans le miroir. Elle passe ses mains sur ses cuisses, son ventre, ses seins. Elle se regarde. Elle essaie de ne penser à rien et s’enfonce dans l’eau. La chaleur l’étourdit, elle avait besoin de ça, elle éprouve son corps dans l’apesanteur de l’eau, elle regarde ses orteils posés contre le robinet, son vernis à ongles est écaillé, tant pis, elle ferme les yeux, juste un instant.

 

            Quand elle les rouvre, elle sait que c’est l’heure. Elle se redresse dans la baignoire, la mousse se colle à sa poitrine, elle regarde le rebord. C’est le moment. Elle prend la petite boite en carton, l’ouvre, et se saisit délicatement d’une des petites lames enveloppées dans le papier translucide. Elle sait comment elle doit s’y prendre, elle l’a vu à la télé, il faut couper en diagonale, surtout pas droit. Elle commence par le poignet droit parce qu’elle est droitière, ce sera plus facile ensuite de faire le poignet gauche avec sa bonne main. Ça ne lui fait presque pas mal, c’est étrange, elle s’attendait à autre chose, la lame glisse avec une telle douceur sur sa peau, elle creuse un sillon profond qui se remplit de sang et déborde aussitôt.


          Elle a serré la lame trop fort, son pouce gauche s’est ouvert sous la pression, ça fait un trou béant au bout, là où son ongle est rongé, elle a un haut-le-cœur, ça non plus elle ne s’y attendait pas mais elle ne savait pas non plus que ça coulait autant, l’eau du bain est déjà écarlate et ça lui fait peur, elle a toujours détesté la vue du sang, elle se reprend, il ne faut surtout pas qu’elle pas s’évanouisse maintenant. Vite, il faut faire vite, le poignet gauche à présent, elle appuie un peu moins fort cette fois-ci et ce n’est pas assez, elle doit s’y reprendre à deux fois, la cicatrice sera laide et ça la contrarie, et elle se déteste de se sentir contrariée pour ça.

 

            Elle replonge ses bras dans l’eau et appuie sa tête contre le rebord de la baignoire. Elle n’a pas mal. Elle écoute les crépitements de la mousse qui s’évapore doucement. Elle ferme les yeux, juste un instant.


Publié dans Nouvelles

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Cursed Angel 13/11/2006 17:08

Ça me fait drôle parce que j'ai été à la place de ton héroïne. Je m'en suis sortie, mais il en a fallu de peu.

magda 06/07/2006 10:42

Au risque de me répéter : magnifique, très efficace !Magda

loula 17/05/2006 18:43

les effluves du bain chaud m'ont envahies. j'ai le souffle coupé.

Holly Wood 16/05/2006 14:11

burpss beurk!

Alex 15/05/2006 11:59

drôle de sensation... des frissons m'ont envahi dès le début comme si on pouvait déjà palper la fin... on sert les dents... on se sent impuissant... c'est superbement incontrôlable; le texte nous absorbe tel un éponge et on prend part au récit sans même s'en rendre compte. très jolie... encore une fois merci.