Secrets

Publié le par Louise Lazzy

Aujourd’hui, Jeanne est morte depuis un mois. Enfin je ne sais pas si ça fait vraiment un mois parce que Jeanne est morte le 4 février et que nous sommes le 4 mars, et février n’est pas un vrai mois, c’est un mois tronqué, un faux mois, elle le disait toujours, Je hais ce putain de mois de février. Je crois qu’elle aurait préféré mourir un autre mois, un mois normal, un mois sans hiver surtout, parce qu’elle avait toujours tellement froid, elle poussait des petits cris en se mettant sous les draps, Viens vite me réchauffer, elle riait, c’est gelé là-dessous, et moi je jouais à plaquer la couette toute froide sur son corps blanc déjà glacé, J'ai un corps de morte, elle disait.

 

L’enterrement a eu lieu dans son village natal. Elle détestait cet endroit qu’elle associait à son enfance, Une enfance de merde, elle répétait rageusement, rien qu’à regarder les arbres décharnés l’hiver j’avais envie de me pendre, un miracle que je sois encore en vie après toute cette merde. Mais je n’ai rien dit à ses parents, et je n’ai rien dit non plus pour la messe, Jeanne disait qu’elle était athée mais je l’ai toujours soupçonnée de croire en Dieu. Au moment où ils ont lu le texte sur la vie après la mort, je me suis rappelé nos conversations et nos fous rires à ce sujet, on se disait qu’il fallait vraiment être débile pour croire à toutes ces conneries, et j’ai eu envie que Jeanne soit là pour qu’on en rigole ensemble comme avant, et bizarrement ça m’a réconforté.

 

Je n’ai rien dit non plus quand sa mère m’a serré dans ses bras en pleurant, même si ça m’a dégoûté, je ne sais pas pourquoi, pourtant j’aime bien sa mère. Il y avait plein d’inconnus à l’enterrement, des gens du village que je ne connaissais pas et qui me regardaient avec un mélange d’incompréhension et de curiosité malsaine. Je ne suis pas resté après. Sa mère avait préparé de la soupe, de la charcuterie et le cake aux olives que Jeanne aimait bien. J’ai repris un train pour Paris, c’est son frère qui m’a emmené à la gare, on ne s’est rien dit pendant le trajet, il n’y avait rien à dire.

 

Jeanne et moi habitions ensemble depuis cinq ans. Pendant des jours, j’ai retrouvé ses affaires dans tous les coins de l’appartement. Une barrette à cheveux noire et rouge sur la console de l’entrée. Une bague avec des brillants verts sur le micro-ondes. Une culotte à motifs chinois tombée derrière le radiateur de la salle de bain. Un vieux mouchoir en papier posé sur sa table de nuit. Elle en était à la page 115 du livre posé à côté. Elle riait beaucoup en le lisant le soir, elle disait, Il faut absolument que tu lises ce livre, il est génial. Je ne le lirai jamais.

 

Je suis allé travailler dès le lendemain. Les gens ne savaient pas. C’était mon secret, et je travaillais, et je mangeais, et je dormais avec Jeanne dans ma tête. Le soir je regardais la télé, et au début je mettais exprès les émissions qu’elle aimait bien, mais ce n’était plus drôle sans elle, sans ses rires et ses commentaires, alors j’ai recommencé à regarder mes films, comme avant, quand je ne savais pas encore qu’elle existait.

 

Sa mère m’a téléphoné la semaine dernière. Elle voulait savoir s’il y avait des choses dans l’appartement, des choses de Jeanne qu’elle pourrait avoir. Je ne savais pas. Je n’étais pas rentré dans la pièce qui lui servait de bureau depuis l’accident. Sa mère m’a dit, Regarde s’il te plaît, fais le tri et dis-moi ce que je peux garder. Dans le bureau de Jeanne, il y a un canapé bleu avec des couvertures et des oreillers rangés dedans. Une cheminée avec au-dessus, accrochées, les photos qu’elle aimait bien. Nos vacances à Madagascar l’année dernière, nos potes en soirée, les amis qu’elle avait rencontrés à Chicago où elle passait une semaine tous les trois mois pour son travail, les photos que j’avais prises d’elle et où elle se trouvait jolie. Son ordinateur posé sur son bureau près de la fenêtre, bien rangé avec des livres et des notes soigneusement empilés dessus. Et dessous, il y a son tiroir secret.

 

Jeanne et moi nous étions beaucoup disputés à propos des secrets. Un jour, en rentrant de Chicago, elle avait trouvé des images pornos que j’avais téléchargées et elle m’avait laissé un mot disant son amertume, sa déception et sa colère. Est-ce qu’elle ne me suffisait pas ? Voulais-je donc qu’elle se transforme en pute, comme les filles de mes images, avec des faux seins monstrueux, des sous-vêtements en latex kitschissimes et des poses grotesques ? Elle était profondément blessée, et moi j’étais humilié. Nous nous sommes disputés très violemment ce soir-là. C’était dur de la voir comme ça, bouleversée dans ses convictions, agressée dans son image de princesse, brutalement ramenée à la réalité par des photos de blondes à gros nichons. Elle m’en a voulu pendant des semaines. Elle ne voulait plus que je la voie toute nue, elle disait qu’elle se sentait pire qu’une merde, avec ses petits seins et ses grosses fesses, Vas te faire foutre avec tes photos de cul, vas te branler et laisse-moi dormir. Je ne savais pas comment lui expliquer que je n’aimais qu’elle, ses grains de beauté noirs sur sa peau blanche, ses pieds minuscules, les poils tout fins de sa chatte qui faisaient une petite crête de punk, c’était son corps à elle, le seul que je désirais posséder. On a mis des semaines avant de se réconcilier, mais je crois qu’au fond elle ne m’a jamais vraiment pardonné, et j’ai toujours craint qu’elle continue à me mépriser en silence.

 

Son tiroir secret était fermé à clef. J’ai fait sauter la serrure avec un tournevis. A l’intérieur il y avait de vieilles lettres, un jeu de cartes, un collier de perles en plastique rouge, un tarot de Marseille découpé dans Cosmopolitain, un cahier à couverture brochée dans lequel elle n’avait jamais rien écrit, et son vieux journal d’amoureux, celui dans lequel elle avait noté tous les garçons avec qui elle était sortie, et plus tard ceux avec qui elle avait couché. Ça s’arrêtait au numéro vingt-six, Grégory, 14 juillet 1999, embrasse bien ne sait malheureusement pas où se trouve le clitoris. Elle avait manifestement arrêté de tenir ce journal depuis des années, parce que nous nous étions rencontrés en décembre 2001 et qu’il n’y avait rien d’écrit depuis le malheureux Grégory. Mon nom n’apparaissait nulle part. J’étais déçu et soulagé. J’aurais aimé la lire parlant de moi, mais pas dans ce carnet-là, pas avec tous les autres.

 

Et puis il y avait une petite boîte en carton jaune et bleu. A l’intérieur, j’ai trouvé un stylo bille, un petit porte-clef en forme de cœur, des tickets de restaurant, de cinéma, de musée, tous imprimés à Chicago, un mot rédigé sur un papier à lettres d’hôtel, quatre lignes en anglais disant : « Tu dors. Tu es belle. Je te laisse dormir. Je t’aime », et des lettres, des dizaines de lettres, cinquante-quatre en tout, dans des enveloppes bleues Air Mail, avec le nom de Jeanne écrit dessus en noir, et l’adresse de notre appartement à Paris.

 

J’ai ouvert une bouteille de vin, et j’ai commencé à lire. Il n’y avait aucune photo, mais je l’ai imaginé grand et blond, la peau bronzée, le corps souple et musclé. Quand on s’appelle Steven, je vois mal à quoi on pourrait ressembler sinon à un cliché de surfeur tout droit sorti d’un feuilleton américain, même s’il n’y a pas l’océan à Chicago. J’ai ouvert une deuxième bouteille et je l’ai lu lui dire qu’elle lui manquait, qu’il pensait à elle, aux moments qu’ils avaient partagés ensemble. Il écrivait bien. Et puis j’ai eu brutalement mal à la tête et au ventre, je n’ai pas eu le temps d’aller aux toilettes, j’ai vomi par terre, près de la cheminée, et avec tout le vin que j’avais bu ça a fait une flaque rouge sang sur le parquet. Je suis resté un moment recroquevillé par terre, le contact avec le sol me faisait du bien, et quand je me suis redressé il faisait jour. J’ai nettoyé le parquet, j’ai rangé les lettres dans la boîte, j’ai téléphoné au bureau pour dire que j’étais malade et je suis allé me coucher.

 

Aujourd’hui j’ai trouvé une enveloppe bleue dans notre boîte aux lettres, elle vient de Chicago et elle t’est adressée, je ne sais pas quoi en faire. Je pourrais la ranger avec les autres dans ta boîte en carton et l’oublier dans ton tiroir secret. Je pourrais prendre la boîte, la brûler, et disperser les cendres sur ta tombe. Je pourrais lui renvoyer, avec un mot lui expliquant que tu es morte. Je pourrais prendre un billet pour Chicago, sonner à sa porte, et lui dire que je ne savais pas, que tu m’as trahi pendant toutes ces années et que je ne savais rien, je pourrais lui remettre cette boîte et lui dire qu’elle lui appartient, elle et tous ces instants volés qu’il décrit si bien, et qui n’ont été volés qu’à moi.

 

Mais je ne ferai rien de tout ça. Demain je scellerai la boîte avec le scotch brun qui reste de notre déménagement, je mettrai mon manteau, j’irai sur le pont que tu aimais bien, celui où on s’amusait à faire coucou aux touristes japonais qui passaient en péniche, et je jetterai la boîte dans la Seine. Et je serai le seul à te pleurer.  

Publié dans Nouvelles

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Ajax 15/01/2008 00:11

Troublé, dérouté, scotché, ému et perturbé par cette nouvelle, tu as déboulé dans la quiétude de ma nuit. Merci, j'espere en lire beaucoup d'autres

bast' 06/10/2007 02:24

j'suis tombé sur ton blog via l'lien d'agapi. 'm'semblait qu'elle disait qu't'étais la bloggeuse la plus drole apres (ou avant je sais plus) elle...en fait pour c'qui est d'la drol'rie j'ai pas trop trop chercher qui est la masterpiece mais en tout cas l'fait est qu't'es pas seul'ment drole...Ton texte est d'une justesse terrible, le sujet ardu et p'tain on y croit...prend les comme tu veux (en gros elles valent pas grand-chose) mais j't'adresse toute mes félicitations!

magda 06/07/2006 10:38

Superbe !!! Très émouvant et bien écrit, comme tous j'y ai cru jusqu' bout.magda

Louise Lazzy 11/05/2006 21:57

Merci mille fois pour vos commentaires, vos mails et vos encouragements. Ca fait très chaud là-dedans, et ça me donne envie de publier encore. Et continuez vous aussi hein, parce que j'en ai besoin pour continuer moi, à publier ici et à faire tout le reste.

Alex 10/05/2006 15:37

Et dire que les Philosophes se sont fait chier avec tant d’écrits sur cette putain de Vérité même si personne n’a jamais réellement compris, à commencer par eux, ce qu’ils recherchaient en Vérité… et toi et tes récits accablant de justesse tu nous transportes sans même avoir besoins de nous enlever, sans effort, sans contrainte et avec beaucoup de simplicité… merci. Je suis tombé un jour par hasard sur l’une de tes pages, durant l’une de mes séances de « déprime doctorale » (et oui, ça existe encore) ; surtout en plein milieu de cette fucking thèse… mais tu sais ce que c’est. Bref. si ce qui provoque l’émotion chez quelqu’un, en l’occurrence chez moi, c’est de savoir le faire passer par tous un tas de sentiments contradictoires dans un temps relativement cours, alors tes textes font partie des plus émouvants que j’ai eu à lire pour le moment ; et je n’est pu m’empêcher de lire et lire et relire les nombreuses et très belles proses de ton blog… tu m’as beaucoup réconforté, impressionné aussi, et fortement aidé à relativiser. Depuis, je suis un visiteur également occasionnel qu’assidu mais irrémédiablement discret. Jusqu’à aujourd’hui. Alors… malgré que j’ai foultitude de choses à commenter (d’un coup…), je ne vais pas me montrer trop chronophage (c’est déjà fait je sais) et j’ajouterai juste : que cette Vérité, si Vérité il y a, il n’y a pas besoins d’aller la chercher bien loin car on la retrouve parfois en nous et grâce à toi, puisqu’elle s’expose aujourd’hui sous ta plume à nos yeux.