La première gorgée de bière et autres tragédies minuscules

Publié le par Louise Lazzy

!!! Attention: le texte qui suit est une autofiction (donc c'est vrai, mais pas complètement vrai) !!!

Putain.

Non.

S’il vous plaît putain non.

 

La sonnerie du réveil, sur ma table de nuit.

 

Doigts gourds, maladroits. J’appuie péniblement sur répétition. Plus que sept minutes et je devrai me lever. Plus que sept minutes et je devrai affronter ma journée. Les élèves, les heures de cours, le discours indirect et l’accord du participe passé avec "avoir". Les "Chuuut !", les "Encore cinq minutes d’attention !", les "Tu m’apporteras ton carnet à la fin du cours". Je n’y arriverai jamais. Pas comme ça, pas dans cet état. Plus que sept minutes, putain.  

 

Mal à la tête, mal au cœur, mal au ventre.

Mal partout, envie de disparaître.

Ne plus exister, le rêve.

Encore sept minutes.

 

Je n’y arriverai jamais. Il faut que j’y arrive. Je n’y arriverai jamais. Bouge-toi le cul putain. Je pleure des larmes de crocodile, des larmes de lendemain, des larmes qui ne valent rien, là, encore empêtrée dans mes cauchemars de la nuit et dans mes draps glacés de sueur, je pleure de fatigue et de rage et d’impuissance.

Je n’y arriverai jamais.

 

Je me lève.

J’y arrive toujours, finalement. Je ne sais pas comment.

 

J’ouvre la porte de la chambre et la lumière fait monter d’un cran mon mal de tête. Je ferme les yeux et je tâtonne jusqu’aux toilettes où je me vide. C’est l’un des innombrables côtés hard crade de l’alcool : je ne me rappelle même plus la dernière fois où j’ai fait caca normalement. Le carrelage glacé recroqueville mes orteils. La tête baissée, je regarde à travers mes cheveux emmêlés mon ventre trop gonflé et mes cuisses trop maigres. Mon genou droit tremble, comme tous les matins. Je ne sais pas pourquoi le droit et jamais le gauche. C’est juste comme ça, j’ai fini par m’y habituer.

 

J’ouvre la porte du frigo et tout me donne la nausée. Je ne peux rien avaler. J’essaie de boire un thé que je vomis aussitôt. Retour aux chiottes. C’est définitivement lundi.

Quand on est alcoolique, tous les matins ressemblent à des lundis matins.

 

Dans le miroir de la salle de bains, ma sale gueule du jour. État des lieux ordinaire : teint livide et gris. Yeux bouffis et cernés. Cheveux secs et électriques. Et l’odeur... Putain, l’odeur. Il n’y a rien de pire que les relents de transpiration nocturne d’un alcoolique. Ça suinte de toutes parts, de chaque pore de ta peau, pendant toute la nuit. Tu te réveilles dans des draps trempés et froids, comme si tu t’étais pissé dessus. Ça sent âcre et fort, comme la vieille litière d’un chat mélangée à de l’eau de javel. En séchant, la sueur formera ensuite des auréoles blanches sur ton oreiller et sur ton matelas, là où ton corps aura appuyé : la tête, les épaules, les fesses, les mollets. Et sur ton corps, uniformément, partout la même odeur, dans tes cheveux, sur ton dos, sur tes jambes, partout, la même odeur dégueulasse, tu pourrais en gerber rien qu’à te sentir s’il te restait quoi que ce soit dans l’estomac : le parfum rance de l’alcool, les relents acides du brouillard de la veille.

 

Je ne sais plus comment c’est arrivé, à quel moment j’ai commencé à boire tous les jours, à quel moment ça m’est devenu indispensable pour accomplir les gestes quotidiens, me lever, me laver, me vêtir, sortir, parler, sourire, à quel moment c’est devenu nécessaire, physiquement nécessaire, de boire pour ne pas être malade, pour ne pas trembler le matin, pour ne pas avoir mal à la tête, pour ne pas avoir des crampes aux mollets. J’imagine que c’est arrivé comme tout ce qui arrive : lentement, insidieusement, sournoisement. À un moment cela n’existe pas et le moment d’après c’est là, sans que rien n’ait réellement surgi, ni véritablement changé.

 

Je prends une douche. Je me coiffe. Je me maquille. La transformation s’opère, comme tous les matins. Vue comme ça, habillée et apprêtée, j’ai l’air tout à fait normale. Juste une fille de trente ans, peut-être à peine plus pâle et plus lasse que les autres, mais la vie d’aujourd’hui est tellement dure n’est-ce pas, et puis j’ai la chance d’avoir les cheveux roux et le teint translucide, tout cela est finalement ordinaire, et ne choque jamais personne.  

 

Je descends une bière avant de partir, accrochée à la porte du frigo encore ouverte. Le  tremblement de mes mains s’apaise presque instantanément. Mes crampes aux mollets disparaissent. Mon mal de tête s’atténue. Je glisse une canette dans mon sac en prévision de la récré. Je la range à côté des copies à rendre et des photocopies à distribuer.

 

Il est 7h28. Ma journée peut commencer.



Publié dans Mille morceaux

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johnny thunders 26/06/2009 01:26

A chaque fois j'aime te lire. Droit au coeur.Si tu continues pas, je te confisque tes bouteilles.Bise.

pompe a biere 22/06/2009 15:30

Quelle prose, on en redemande !!C'est drôle cela me fait un peu le même effet :)

arpenteur 16/01/2009 08:14

très fort, puissant et puissamment écrit.rien d'autre à faire que me taire...

zelda 11/01/2009 20:58

quel rythme. puissante ecriture ... vous etes fantastique!

Marie 25/11/2008 00:23

Tu me manques.