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TEMPUS FUGIT
(un livre trop bien avec des images et des mots dedans)
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Vendredi 28 avril 2006

Aujourd’hui, Jeanne est morte depuis un mois. Enfin je ne sais pas si ça fait vraiment un mois parce que Jeanne est morte le 4 février et que nous sommes le 4 mars, et février n’est pas un vrai mois, c’est un mois tronqué, un faux mois, elle le disait toujours, Je hais ce putain de mois de février. Je crois qu’elle aurait préféré mourir un autre mois, un mois normal, un mois sans hiver surtout, parce qu’elle avait toujours tellement froid, elle poussait des petits cris en se mettant sous les draps, Viens vite me réchauffer, elle riait, c’est gelé là-dessous, et moi je jouais à plaquer la couette toute froide sur son corps blanc déjà glacé, J'ai un corps de morte, elle disait.

 

L’enterrement a eu lieu dans son village natal. Elle détestait cet endroit qu’elle associait à son enfance, Une enfance de merde, elle répétait rageusement, rien qu’à regarder les arbres décharnés l’hiver j’avais envie de me pendre, un miracle que je sois encore en vie après toute cette merde. Mais je n’ai rien dit à ses parents, et je n’ai rien dit non plus pour la messe, Jeanne disait qu’elle était athée mais je l’ai toujours soupçonnée de croire en Dieu. Au moment où ils ont lu le texte sur la vie après la mort, je me suis rappelé nos conversations et nos fous rires à ce sujet, on se disait qu’il fallait vraiment être débile pour croire à toutes ces conneries, et j’ai eu envie que Jeanne soit là pour qu’on en rigole ensemble comme avant, et bizarrement ça m’a réconforté.

 

Je n’ai rien dit non plus quand sa mère m’a serré dans ses bras en pleurant, même si ça m’a dégoûté, je ne sais pas pourquoi, pourtant j’aime bien sa mère. Il y avait plein d’inconnus à l’enterrement, des gens du village que je ne connaissais pas et qui me regardaient avec un mélange d’incompréhension et de curiosité malsaine. Je ne suis pas resté après. Sa mère avait préparé de la soupe, de la charcuterie et le cake aux olives que Jeanne aimait bien. J’ai repris un train pour Paris, c’est son frère qui m’a emmené à la gare, on ne s’est rien dit pendant le trajet, il n’y avait rien à dire.

 

Jeanne et moi habitions ensemble depuis cinq ans. Pendant des jours, j’ai retrouvé ses affaires dans tous les coins de l’appartement. Une barrette à cheveux noire et rouge sur la console de l’entrée. Une bague avec des brillants verts sur le micro-ondes. Une culotte à motifs chinois tombée derrière le radiateur de la salle de bain. Un vieux mouchoir en papier posé sur sa table de nuit. Elle en était à la page 115 du livre posé à côté. Elle riait beaucoup en le lisant le soir, elle disait, Il faut absolument que tu lises ce livre, il est génial. Je ne le lirai jamais.

 

Je suis allé travailler dès le lendemain. Les gens ne savaient pas. C’était mon secret, et je travaillais, et je mangeais, et je dormais avec Jeanne dans ma tête. Le soir je regardais la télé, et au début je mettais exprès les émissions qu’elle aimait bien, mais ce n’était plus drôle sans elle, sans ses rires et ses commentaires, alors j’ai recommencé à regarder mes films, comme avant, quand je ne savais pas encore qu’elle existait.

 

Sa mère m’a téléphoné la semaine dernière. Elle voulait savoir s’il y avait des choses dans l’appartement, des choses de Jeanne qu’elle pourrait avoir. Je ne savais pas. Je n’étais pas rentré dans la pièce qui lui servait de bureau depuis l’accident. Sa mère m’a dit, Regarde s’il te plaît, fais le tri et dis-moi ce que je peux garder. Dans le bureau de Jeanne, il y a un canapé bleu avec des couvertures et des oreillers rangés dedans. Une cheminée avec au-dessus, accrochées, les photos qu’elle aimait bien. Nos vacances à Madagascar l’année dernière, nos potes en soirée, les amis qu’elle avait rencontrés à Chicago où elle passait une semaine tous les trois mois pour son travail, les photos que j’avais prises d’elle et où elle se trouvait jolie. Son ordinateur posé sur son bureau près de la fenêtre, bien rangé avec des livres et des notes soigneusement empilés dessus. Et dessous, il y a son tiroir secret.

 

Jeanne et moi nous étions beaucoup disputés à propos des secrets. Un jour, en rentrant de Chicago, elle avait trouvé des images pornos que j’avais téléchargées et elle m’avait laissé un mot disant son amertume, sa déception et sa colère. Est-ce qu’elle ne me suffisait pas ? Voulais-je donc qu’elle se transforme en pute, comme les filles de mes images, avec des faux seins monstrueux, des sous-vêtements en latex kitschissimes et des poses grotesques ? Elle était profondément blessée, et moi j’étais humilié. Nous nous sommes disputés très violemment ce soir-là. C’était dur de la voir comme ça, bouleversée dans ses convictions, agressée dans son image de princesse, brutalement ramenée à la réalité par des photos de blondes à gros nichons. Elle m’en a voulu pendant des semaines. Elle ne voulait plus que je la voie toute nue, elle disait qu’elle se sentait pire qu’une merde, avec ses petits seins et ses grosses fesses, Vas te faire foutre avec tes photos de cul, vas te branler et laisse-moi dormir. Je ne savais pas comment lui expliquer que je n’aimais qu’elle, ses grains de beauté noirs sur sa peau blanche, ses pieds minuscules, les poils tout fins de sa chatte qui faisaient une petite crête de punk, c’était son corps à elle, le seul que je désirais posséder. On a mis des semaines avant de se réconcilier, mais je crois qu’au fond elle ne m’a jamais vraiment pardonné, et j’ai toujours craint qu’elle continue à me mépriser en silence.

 

Son tiroir secret était fermé à clef. J’ai fait sauter la serrure avec un tournevis. A l’intérieur il y avait de vieilles lettres, un jeu de cartes, un collier de perles en plastique rouge, un tarot de Marseille découpé dans Cosmopolitain, un cahier à couverture brochée dans lequel elle n’avait jamais rien écrit, et son vieux journal d’amoureux, celui dans lequel elle avait noté tous les garçons avec qui elle était sortie, et plus tard ceux avec qui elle avait couché. Ça s’arrêtait au numéro vingt-six, Grégory, 14 juillet 1999, embrasse bien ne sait malheureusement pas où se trouve le clitoris. Elle avait manifestement arrêté de tenir ce journal depuis des années, parce que nous nous étions rencontrés en décembre 2001 et qu’il n’y avait rien d’écrit depuis le malheureux Grégory. Mon nom n’apparaissait nulle part. J’étais déçu et soulagé. J’aurais aimé la lire parlant de moi, mais pas dans ce carnet-là, pas avec tous les autres.

 

Et puis il y avait une petite boîte en carton jaune et bleu. A l’intérieur, j’ai trouvé un stylo bille, un petit porte-clef en forme de cœur, des tickets de restaurant, de cinéma, de musée, tous imprimés à Chicago, un mot rédigé sur un papier à lettres d’hôtel, quatre lignes en anglais disant : « Tu dors. Tu es belle. Je te laisse dormir. Je t’aime », et des lettres, des dizaines de lettres, cinquante-quatre en tout, dans des enveloppes bleues Air Mail, avec le nom de Jeanne écrit dessus en noir, et l’adresse de notre appartement à Paris.

 

J’ai ouvert une bouteille de vin, et j’ai commencé à lire. Il n’y avait aucune photo, mais je l’ai imaginé grand et blond, la peau bronzée, le corps souple et musclé. Quand on s’appelle Steven, je vois mal à quoi on pourrait ressembler sinon à un cliché de surfeur tout droit sorti d’un feuilleton américain, même s’il n’y a pas l’océan à Chicago. J’ai ouvert une deuxième bouteille et je l’ai lu lui dire qu’elle lui manquait, qu’il pensait à elle, aux moments qu’ils avaient partagés ensemble. Il écrivait bien. Et puis j’ai eu brutalement mal à la tête et au ventre, je n’ai pas eu le temps d’aller aux toilettes, j’ai vomi par terre, près de la cheminée, et avec tout le vin que j’avais bu ça a fait une flaque rouge sang sur le parquet. Je suis resté un moment recroquevillé par terre, le contact avec le sol me faisait du bien, et quand je me suis redressé il faisait jour. J’ai nettoyé le parquet, j’ai rangé les lettres dans la boîte, j’ai téléphoné au bureau pour dire que j’étais malade et je suis allé me coucher.

 

Aujourd’hui j’ai trouvé une enveloppe bleue dans notre boîte aux lettres, elle vient de Chicago et elle t’est adressée, je ne sais pas quoi en faire. Je pourrais la ranger avec les autres dans ta boîte en carton et l’oublier dans ton tiroir secret. Je pourrais prendre la boîte, la brûler, et disperser les cendres sur ta tombe. Je pourrais lui renvoyer, avec un mot lui expliquant que tu es morte. Je pourrais prendre un billet pour Chicago, sonner à sa porte, et lui dire que je ne savais pas, que tu m’as trahi pendant toutes ces années et que je ne savais rien, je pourrais lui remettre cette boîte et lui dire qu’elle lui appartient, elle et tous ces instants volés qu’il décrit si bien, et qui n’ont été volés qu’à moi.

 

Mais je ne ferai rien de tout ça. Demain je scellerai la boîte avec le scotch brun qui reste de notre déménagement, je mettrai mon manteau, j’irai sur le pont que tu aimais bien, celui où on s’amusait à faire coucou aux touristes japonais qui passaient en péniche, et je jetterai la boîte dans la Seine. Et je serai le seul à te pleurer.  

par Louise Lazzy publié dans : Nouvelles
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Lundi 10 avril 2006

Comme c’est le printemps, ma télé me dit qu’il est urgent d’acheter de la crème anti-cul afin de gommer mes bourrelets de l’hiver, sinon je vais agresser le regard des gens cet été avec mon corps difforme, tout le monde me jettera des pierres dans la rue et je ne baiserai pas pendant les vacances, ce qui est très triste car les vacances d’été ont précisément été inventées pour faire du cul.

Alors déjà, j’apprécie moyen que ma télé me dise que je suis grasse du cul hein. Et ensuite je m’en fous un peu parce que 1. je suis allergique au soleil, donc je ne vais jamais à la plage, donc je m’en fous d’être bonne en bikini, 2. j’ai déjà un amoureux, donc je baiserai cet été quoi qu’il arrive (sauf si c’est la fin du monde parce que je serai morte, ou que mon amoureux me quitte parce que là, c’est lui qui sera mort (dans d’atroces souffrances)) et 3. j’ai pas de trois mais je suis une lettreuse avec de sales habitudes tripartites.

Cela dit, le doute m’étreint. Très fort même. Et je me pose de graves questions existentielles, parce que j’ai un peu que ça à foutre en ce moment : la bonnasserie serait-elle donc cantonnée à la période estivale ? Une femme n’a-t-elle pas le droit de se tartiner la cellulite durant l’hiver (alors que c’est l’activité la plus épanouissante qui soit) ? Et les squelettes de quatorze ans et demi qui font les pubs pour les crèmes anti-cul, est-ce qu’on les remise dans un placard avec une provision de pain azyme et de laxatifs en attendant l’été ?

Femmes du monde entier, révoltez-vous ! Car il est temps que les publicistes reconnaissent notre droit de vouloir bouffer des sachets de protéines dégueulasses et de nous oindre avec des trucs chers et poisseux même en hiver. A bas les régimes de l’été, fuck les crèmes anti-cul printanières, nous revendiquons notre droit d’être prises pour des connes toute l’année !

par Louise Lazzy publié dans : Mille morceaux
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Vendredi 7 avril 2006

             
              Dans les soirées, il y a toujours un mec qui revient d’un séjour en Inde et qui a compris le sens de la vie, il s’est converti au bouddhisme en quinze jours, il a un mala tout neuf autour du poignet qu’il caresse d’un air inspiré, il boit du jus de goyave et t’écoute avec un air méprisant raconter tes histoires futiles de sale petite bourgeoise, il est bien au-dessus de ça après son voyage, toute cette misère, toute cette richesse spirituelle, toutes ces routes pas goudronnées, tu vois quoi. Il terminera la nuit avec la bourgeoise complexée (voir ci-après).

            Il y a aussi la fille qui parle très très fort. Elle n’a pas de copines parce que bizarrement, elle ne s’entend pas avec les filles, d’ailleurs elle est arrivée avec sa cour de copains et rigole très bruyamment à leurs blagues tellement elle respire la joie de vivre. Elle trouvera toujours que faire un strip-poker c’est trop cool, jouer au caps c’est génial, faire des paris à la con et se retrouver les nichons à l’air dans la neige c’est trop l’éclate. Elle finira par s’endormir dans sa voiture à une heure du matin après avoir vomi sur son siège arrière.

            Et puis il y a l’ex-beau du lycée, la mèche savamment rebelle et le pantalon qui tombe bien comme il faut sur son joli boxer noir. Il squatte le coin cuisine avec sa bande de copains moins beaux que lui, fait semblant de boire beaucoup d’alcool parce que ça fait classe et continue désespérément à donner dans la drague agressive dès qu’une fille s’approche du frigo, même si ça ne marche pas sur les plus de dix-huit ans et demi. Il terminera la nuit tout seul, la bourgeoise complexée s’étant barrée avec l’apprenti bouddhiste.

            Il y a le gros faussement rigolo, qui se trouve tellement moche qu’il a renoncé à draguer qui que ce soit. Il passe la soirée à éviter soigneusement le buffet dès fois qu’on croie qu’il est boulimique. Il ne boit pas de peur de dire une connerie à une fille, ou au contraire il boit comme un trou parce qu’il n’a rien à perdre, et finit par s’endormir dans son vomi sous la véranda. Bref il passe une soirée de merde, et finira seul à moins qu’une fille moins conne que les autres se rende compte qu’il est infiniment drôle, diablement fin et terriblement sexy avec son bide et ses poils.

            Il y a la bourgeoise complexée (oui, enfin !), elle est belle, intelligente et maladroite, elle n’a jamais fait de soirées de jdeuns de sa vie et ne sait pas quoi faire de son gobelet en plastique. Elle tente en vain de s’intégrer aux conversations alentours mais n’a jamais la bonne réplique au bon moment. Elle finira par boire plus que de raison et se fera coincer par l’apprenti shiva qui lui expliquera que son mode de vie c’est de la merde, viens donc chez moi j’habite chez des potes (so sweet). L’étreinte dans le canapé cradingue sera aussi intense que brève, et la jeune fille jurera, mais un peu tard, de ne plus jamais aller à ce genre de soirée.

            Et puis il y a tous les autres.

  Et puis il y a moi, qui boit beaucoup d’alcool, rigole très fort, danse comme une possédée sur des musiques honteuses, raconte des histoires monstrueuses à base de maîtresse suisse SM et de remplissage de rectum avec du caca, et se jette sur son amoureux en geignant : « tu m’aiiiiiiiiiimes ? » Voilà hein. C’était juste pour dire qu’on est toujours le con d’un autre. N’empêche que moi, celui qui trouve que je suis conne, et bin je lui pète la gueule.

par Louise Lazzy publié dans : Mille morceaux
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Mercredi 5 avril 2006

Obituary birthday
Your scent is still here
In my place of recovery
(Milk it)


par Louise Lazzy publié dans : Mille morceaux
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Lundi 3 avril 2006
       Aujourd'hui j'ai fait une dissertation de sept heures sur un bouquin que je n'ai jamais lu. Je n'arrive pas à décider si c'était un acte héroïque, désespéré, ou juste complètement con.

        Et demain, c'est latin (comment je m'éclate moi cette semaine, trop le truc de ouf).


[edit]: je me demandais... si entre les paquets de Figolu et autres Red Bull je planque une fiole de poppers, vous croyez que ça se verra?
par Louise Lazzy publié dans : Mille morceaux
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